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Les familles d’accueil pour une meilleure réhabilitation des enfants en difficulté

L’association Bayti offre une alternative au placement dans les institutions. Quarante-sept familles sont sélectionnées à Casablanca et Essaouira.

C’est sans hésitation que Fatiha et Abderrahim ont accepté de parler de leur expérience, autour d’un thé dans leur appartement à Hay Qods à Casablanca.  Mais avant de servir le thé, ils ont tenu à montrer, avec beaucoup de fierté, le bulletin scolaire de leur «fille» que l’on appellera Hayat. «Elle a eu une moyenne de 18,75 au premier trimestre, elle est excellente, assidue, intelligente, vive, intéressée et très impliquée, elle est toujours première de sa classe… Elle fait du judo, elle fait du théatre…», raconte Abderrahim qui pourrait parler ainsi de sa fille pendant des heures. Car pour lui, comme pour son épouse Fatiha, la réussite de Hayat est un défi qu’ils se sont lancé il y a six ans lorsqu’ils l’ont accueilli. Elle était alors âgée de dix ans et avait passé quatre années dans le foyer de l’association Bayti pour l’enfance en situation difficile et les enfants de la rue.

Abderrahim et Fatiha sont une famille d’accueil dans le cadre du programme mis en place en 2008 par l’association Bayti. Ils sont parents de deux garçons âgés de 28 et 23 ans. Le premier est ingénieur en informatique industrielle et le deuxième suit une formation dans la filière automatisme à l’OFPPT. Ils sont aussi, comme ils aiment bien le préciser, «les parents heureux de Hayat». L’accueillir dans leur famille et adhérer au réseau des familles d’accueil était naturel pour eux puisqu’ils sont sensibles à la problématique des enfants en situation difficile mais aussi parce qu’ils sont animateurs à Bayti. Mais pas seulement, souligne Fatiha, «il y avait aussi un facteur personnel, nous voulions avoir une fille et c’était aussi l’occasion de permettre à Hayat d’avoir une famille, de s’intégrer et surtout de se reconstruire».

Se reconstruire est en effet la priorité de Hayat. Scolarisée dans une école privée, elle est en deuxième année du collège. «J’aime l’école, je veux réussir pour être pédiatre plus tard..», dit la jeune fille de 16 ans qui semble avoir, peut-être pas totalement, tourné la page et prête à oublier sa vie d’avant. Le choix de sa future profession n’est pas, selon un psychologue, anodin, «elle aime les enfants et veut leur bien-être. Un manque dont elle a beaucoup souffert». Et c’est pour les aider à se reconstruire et à rompre avec la précarité de la rue que l’association Bayti, créée en 1997 par Najet M’Jid, a lancé en 2008 le dispositif «Famille d’accueil».

Le dispositif «Famille d’accueil» est différent de la kafala…

Depuis toujours des familles marocaines prennent en charge de façon formelle (kafala) ou non formelle des enfants. Leurs motivations sont souvent bienveillantes mais les expériences de ces prises en charge non accompagnées ont souvent été dramatiques : rejet de l’enfant, difficultés d’adaptation, dérives, maltraitance, violence, exploitation et enfin perte des liens avec la famille biologique. C’est pour éviter tout cela et formaliser les prises en charge que Bayti a conçu le dispositif de famille d’accueil. «Ceci doit garantir l’intérêt supérieur de l’enfant en lui permettant de s’épanouir au sein d’une famille aimante et structurée. La famille d’accueil, c’est proposer une alternative à la prise en charge en institution. Bref, le placement en famille d’accueil, s’il est formalisé, représente une opportunité réelle de réhabilitation psychosociale des enfants», expliquent les responsables de Bayti. Et Hayat n’en pense pas moins: «A Bayti, nous étions environ 25 enfants encadrés par une seule personne qui ne peut s’occuper de tout le monde et être proche de tous les enfants. C’est pour cela que j’ai voulu être en famille d’accueil car c’est plus familial  et il y a des parents disposés à nous écouter, nous entourer…».

L’expérience de Bayti est la première en Afrique et dans la région Mena. Depuis 2008, 47 familles, de Casablanca et Essaouira, ont été sélectionnées sur la base de critères précis arrêtés par les juges des mineurs des deux villes, les assistantes sociales, les psychologues et les enfants eux-mêmes. Le profil de la famille d’accueil retient que le couple est le cas de figure idéal. Les critères retenus pour la sélection concernent la stabilité financière permettant d’assumer les coûts liés à la prise en charge de l’enfant. Le revenu minimum varie de 4 000 à 5000 dirhams par mois. Toutefois, Bayti assure pour aider certaines familles les frais de scolarité et l’habillement des enfants. Deuxième critère : la stabilité familiale  pour garantir une stabilité affective, demande primordiale des enfants en situation difficile. Tout comme la stabilité psychologique des familles est requise pour que les parents puissent jouer leur rôle de parentalité. Autres critères: l’âge des parents, l’état de santé… Du côté des enfants, ils doivent être âgés de 6 à 18 ans et doivent souhaiter être en famille d’accueil. La sélection de la famille d’accueil se fait aussi sur la base d’une enquête sociale permettant la collecte d’un ensemble de données sur sa situation.

Depuis le démarrage du programme, seulement six enfants sont aujourd’hui placés. Plusieurs projets de placements ont échoué suite à un désistement des familles. «Celles-ci font souvent marche-arrière par appréhension, par crainte de ne pas être acceptées par l’enfant et souvent sous l’influence des membres de la famille qui font la confusion avec la kafala et invoquent souvent des motifs religieux liés notamment à l’héritage. Alors que les deux processus sont totalement différents», dit-on à Bayti.

Le placement est progressif et n’induit pas de rupture avec la famille biologique

Par ailleurs, il faut souligner que contrairement à la kafala, la famille d’accueil ne dispose pas d’un statut juridique défini tout comme elle est limitée dans le temps alors que la kafala revêt plutôt une forme permanente.

Une fois la sélection de la famille faite, des rencontres ont lieu avec l’enfant et sont encadrées par les assistantes sociales de l’association. Il faut également noter que les familles biologiques sont aussi accompagnées par Bayti en vue de les préparer au placement de leur enfant. Aux termes des rencontres et des entretiens avec les diverses parties, a lieu le placement progressif. Soit une visite pendant les week-ends, les vacances ou pour des fêtes. Pour Fatiha et Abderrahim, le placement progressif a duré trois mois aux termes desquels Hayat a souhaité s’installer définitivement chez sa famille. Le placement fait l’objet d’un contrat conclu entre la famille, l’association et le juge des mineurs qui donne son autorisation. Mais pour notre famille d’accueil, il s’agit d’«un contrat humain que nous respectons afin de permettre la reconstruction et la réhabilitation de Hayat».

Au niveau réglementaire, le dispositif de famille d’accueil ne fait aujourd’hui encore l’objet d’aucun encadrement légal. Le concept de la famille d’accueil est basé sur les dispositions de l’article 471 du Code de procédure pénale qui parle de la «personne tierce digne de confiance» pour assurer la prise en charge d’un enfant. Pour renforcer ce dispositif et encourager les familles potentiellement intéressées, Bayti milite pour l’institutionnalisation de la famille d’accueil. Une ébauche de cadre réglementaire a été élaborée en 2012 par l’association en collaboration avec trois juges et a été soumise au ministère de la justice et celui de la solidarité, de la famille, de la femme et du développement social. Mais depuis, c’est silence radio. Bayti a même organisé une rencontre afin d’expliquer le concept et son importance dans la protection des enfants en situation difficile.L’un des objectifs premiers de ce projet de loi est de fixer un statut de la famille d’accueil et de généraliser le dispositif par son appropriation par d’autres associations impliquées dans la problématique de l’enfance en situation difficile.

C’est dans ce contexte que Bayti a organisé en 2010-2011une série de focus groupes avec plusieurs associations dans différentes régions du Maroc pour les sensibiliser. Un collectif regroupant les associations œuvrant dans ce domaine a été mis en place pour lancer une campagne de plaidoyer pour revendiquer un statut juridique de la famille d’accueil et institutionnaliser le dispositif.

De leur côté, Fatiha et Abderrahim sensibilisent leur entourage, familles et amis, à ce programme pour «les enfants en difficulté qui ont un besoin de reconstruction urgent afin de renouer avec leurs familles biologiques ou bien tourner la page pour une vie meilleure et équilibrée». Eux se disent «bien engagés dans la réhabilitation de Hayat qui est sur la bonne voie. Nous estimons que notre expérience est réussie». Seraient-ils tentés par l’accueil d’un autre enfant ? «Oui, nous voulions prendre une autre fille mais Hayat a refusé et nous nous sommes pliés à la volonté de notre fille», conclut Abderrahim.

Créée en 1997 par Najet M’jid, pédiatre et alors directeur de la Polyclinique de la mère et de l’enfant de Hay Hassani, l’association Bayti œuvre pour l’intégration des enfants en difficulté. Elle était la première institution à s’attaquer à la problématique des enfants de la rue. Najet M’jid et ses équipes étaient donc sur le terrain de jour comme de nuit pour retirer les enfants de la rue à Casablanca. La plupart des enfants étaient alors placés dans l’association ou bien dans certains cas réintégrés dans leurs familles. Mais, depuis, le champ d’action de Bayti s’est étendu et l’association se préoccupe aussi des enfants travailleurs, des enfants victimes d’exploitation économique et/ou sexuelle, des enfants migrants non accompagnés, des enfants victimes de violence, des enfants privés d’environnement familial et enfin des enfants démunis. Durant ses vingt ans d’existence, Bayti a accueilli environ 18 500 enfants et a soutenu et accompagné 9 000 familles pour la réintégration de leurs enfants. L’association dispose aujourd’hui de plusieurs sites, notamment les foyers de Sidi Bernoussi, le SAS à Ain-Chock, un bureau à la gare Ouled Ziane, un centre d’accueil à Essaouira, un centre de vacances à Assilah et enfin la ferme-école à Oulad Marouane (Mnasra) à Sidi Allal Tazi. Bayti a mis en place plusieurs programmes pour mener les enfants vers d’autres horizons et les aider à sortir de leur précarité. Un véritable voyage vers l’avenir, comme se plaisent à le dire les responsables de Bayti… Toutes les activités sont organisées avec les enfants autour des objectifs spécifiques. C’est une approche participative des enfants dans toutes les étapes de l’élaboration et de la mise en œuvre de leurs projets de vie. L’association assure, par ailleurs, une écoute, un accompagnement psychosocial, juridique, médical des enfants accueillis dont l’âge varie de 6 à 18 ans. Au-delà de 18 ans, l’association aide les jeunes à devenir autonomes en leur trouvant un emploi et en assurant un soutien financier en attendant qu’ils se prennent en charge.

Source: http://lavieeco.com/news/societe/les-familles-daccueil-pour-une-meilleure-rehabilitation-des-enfants-en-difficulte.html#53E8cZdKq56uQ5Bt.99

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